L’église

Saint Jean de Trézy , son église, le Curé François CHARDON.

(Conférence prononcée par Mme Suzanne VIDIANI (née le 13 Août 1906 décédée le 18 Février 1996) professeur agrégée d’histoire, à l’invitation du Club Rotary de MONTCEAU LES MINES en Août 1990)
(Une brochure de 13 pages comprenant le texte de la conférence a été faite par le Club Rotary de Montceau les Mines et j’en détiens encore quelques exemplaires. Mais à part les photographies, qui sont les mêmes que celle commentées sur ce site, j’ai reproduit intégralement le texte de cette conférence ci-dessous. LGV)
Page I Saint Jean de Trézy 71 490 Couches : une photographie aérienne est légendée : (1) un ancien café ; (2) aux Foisons, la maison natale de François CHARDON ; (3) au centre, l’ancienne cure ; (4) en face l’église, l’autre ancien café ; (5) l’église et son abside romane

La blanche robe d’églises

Il y a mille ans nos ancêtres vivaient dans la terreur : l’an mille devait être marqué par la fin du monde. Mais l’an mille se passa sans mille catastrophes….
La clémence divine l’ayant épargné, le pays selon les termes d’un chroniqueur contemporain « se couvrit d’une blanche robe d’églises ».
Proches de CLUNY, dont les très nombreux moines furent de grands bâtisseurs, Saint Jean de Trézy eût vraisemblablement très tôt son église, non seulement romane, comme le montre son abside mais même primitive comme le prouvent ses piliers en bois imprudemment mis à nu voici une quinzaine d’années.
Les voûtes véritablement romanes sont en pierre, servent de toit et son soutenus par d’épais piliers de pierre.
La voûte et les arches que soutiennent ces frêles piliers de bois ne sauraient être que latte et plâtre, sans doute mis en place vers 1815 à l’imitation de l’intérieur des temples antiques alors fort admirés, et recouverts d’un simple toit.

Où vivaient les moines qui construisirent l’église ?

Quand on arrive à Précelles par la route venant des Vezeaux, juste avant de tourner à gauche vers Saint Jean, on a en face de soi une cour étroite en pente, où donnent plusieurs logements.
Celui du fond appartient à de nouveaux venus.
Il y a une bonne soixantaine d’années, vivaient là le « Charles Jean Noir » et sa femme. Il se tenait au fond de la cuisine à gauche contre la fenêtre, d’où il me montra un jour, sur l’appentis en face, une belle lucarne ancienne, preuve selon lui, que les moines bâtisseurs vivaient là.

Mais que valent les traditions orales ?

L’emplacement de l’église
Placez vous en face du porche, le dos au beau calvaire et regardez au dessus du porche, un peu à gauche, incrustée une sculpture représentant deux bustes.
« Je ne sais pas quels sont ces saint » me dit un jour le Curé Baveux, parti en Bresse voici trois ou quatre ans.
Je lui ai expliqué que semblables couples, il en verrait des dizaines à l’archéodrome de Beaune : ce sont des stèles funéraires.
Vers 1890-19895 on entreprit de reconstituer le vignoble détruit par le phylloxéra, à l’aide de ceps américains ; lesquels résistaient à ce terrible insecte.
Ainsi fit mon grand-père dans le pré qui longe l’église à votre gauche. En creusant il trouve entre autres cette stèle. Mon père son second fils, étudiant en vacances après de solides études classiques, sait ce que c’est, et c’est lui qui grimpe l’implanter là-haut.
Ainsi l’église fut-elle édifiée le long du cimetière gallo romain, semble-t-il.

Le mur de pierres sèches

Le cimetière entoure l’église.
Il était lui même entouré par un mur de pierres sèches, épais, large, solide, sur lequel enfant j’ai joué.
Vers les années 50 (1950), le maire a jugé économique de le remplacer par des plaques de fibrociment.

Le mal est sans remède

Le curé François Chardon

Première rencontre avec François CHARDON : avant 1914

Enfant (je suis née en 1906) jusqu’en 1913 inclus, j’allais régulièrement passer les vacances d’été chez ma grand mère dans la grande maison derrière l’église.
Pas question le dimanche, de manquer la messe. L’église était pleine – de femmes et d’enfants. Les hommes, selon l’expression morvandelle, n’y allaient que »derrière le bénitier » (en patois « darré la bénité ») : ils se retrouvaient au café.
Qu’ai-je retenu de ces messes en latin ? le début du nécrologe, prononcé en français « Puisuqe c’est une sainte et salutaire pensée de prier pour nos morts, nous allons ensemble prier pour nos défunts, et tout d’abord pour monsieur l’abbé François CHARDON (suivaient deux ou trois noms) anciens curés de la paroisse…
Pourquoi ce nom est-il resté gravé dans ma tête d’enfant ? Parce que l’histoire devait être mon métier ?

Deuxième rencontre avec François CHARDON : après 1971

Cet été là, je suis non pas en vacances, mais en retraite. En vélo je descend au « Petit Trézy », rendre visite à une cousine éloignée, Gabrielle Pocheron qui a fait toute sa carrière à Clermont-ferrand, comme institutrice chez Michelin.
Pourquoi me suis-je mis à lui parler de notre très arrière grand oncle, le curé Sébastien Pocheron, député aux Etats Généraux, prêtre jureur puis réfractaire, mort curé de Sampigny les Maranges, dont en 1967 j’ai vu la trombe, encore déchiffrable, normalement placée, comme celle des « confesseurs de la foi « contre le grand porche de l’église ?
Gabrielle réagit. Elle a mieux dans sa parenté, car sa mère est née CHARDON. Et Gabrielle a soigneusement conservé l’histoire de cet autre « confesseur de la foi », publiée peu avant la seconde guerre par l’éminent curé CORDIN, chargé de Saint-Bérain et de Saint Jean de Trézy, dans son bulletin paroissial.

François CHARDON jusqu’à la Révolution

François CHARDON est né en 1756, dans le hameau nommé aujourd’hui « les Foisons ». Sa maison natale, en partie cachée par les vernis du Japon, est visible de Précelles.
Ses parents sont des vignerons aisés et robustes: 4 fils et 4 filles dont une seule, chose alors rare, morte avant e l’age du mariage. Et deux oncles bien nantis : l’un curé de Saint Bérain, l’autre chanoine à Autun. Celui ci pouvait faire instruire gratuitement ses neveux au somptueux collège construit par les Jésuites. Et cure ou canonicat, on se passait ces avantageuses « charges » d’oncle à neveu. C’est ainsi que François étant le second fils fut orienté non vers la vigne mais vers l’église.
En 1763 la désastreuse guerre de Sept Ans fait perdre à Louis XV Inde et Canada.
Pour retrouver un peu de prestige, Louis XV chasse les Jésuites haïs par les Philosophes et achète la Corse aux Gênois.
A Autun, à peine ordonné prêtre en 1778 –il a 22 ans – François CHARDON est nommé professeur au collège abandonné par les Jésuites par l’évêque Monseigneur de Marbeuf.
Le gouverneur de la Corse se trouve être un autre Monseigneur de Marbeuf, oncle du précédent. Pour aller saluer à Versailles le rouis louis XVI en qualité de représentant de la noblesse corse, il désigne Charles Bonaparte (les nobles d’origine gênoise ne portent pas la particule). Le Marbeuf de Corse a obtenu du Marbeuf d’Autun une bourse pour Joseph, le fils aîné de Charles, qui emmène aussi avec lui son second fils Napoléon, dans l’espoir d’obtenir à Versailles une autre bourse à l’école militaire de Brienne.
C’est ainsi que le 30 décembre 1778 Charles Bonaparte qui repart aussitôt, dépose au collège d’Autun ces pauvrets de 10 ans et demi et 9 ans, qui ne savent pas un mot de français.
C’est François CHARDON qui est chargé de le leur enseigner. Napoléon n’est son élève que moins de quatre mois, car il part pour Brienne dès le 21 avril. Il sait déjà faire librement la conversation, et même de petits thèmes et de petites versions. Cet accent corse, qu’on lui a toujours reproché, se serait-il pas plutôt bourguignon ?
Quant à Joseph, il reste quatre ans au collège d’Autun. Il a le même age que Pierre, le plus jeune des fils CHARDON et ses vacances, il les passe chez les CHARDON, où il est cordialement reçu.
Le 15 octobre 1787 François CHARDON remplace son oncle comme curé de Saint Bérain. L’église se trouve au milieu du cimetière, merveilleuse basilique malheureusement aujourd’hui à demi détruite. La cure est à Etevoux, superbe prieuré avec chapelle (aujourd’hui salle de ping-pong mais toujours surmontée d’un clocheton).

François CHARDON prêtre réfractaire

Pour remplir les coffres vides de Louis XVI, les Etats Généraux confisquent les biens du Clergé, et les prêtres doivent prêter serment à la « Constitution civile du Clergé ».
Comme tant de prêtres dits « réfractaires », François CHARDON ne prête serment que sous réserve que celui ci soit approuvé par le Pape –ce que celui-ci refusera – Il resta encore deux ans dans sa paroisse. Mais les difficulté grandissent et il va se cacher chez ses parents, aux Foisons.
En mai 92, la persécution religieuse commençant, deux gendarmes de Couches se présentèrent pour L’emmener en prison. François CHARDON reçut très aimablement ces visiteurs : « C’est entendu, leur dit-il, mais auparavant, vieille coutume bourguignonne, nous allons trinquer ensemble ». Il descend à sa cave, et saisissant à pleins bras une feuillette (tonneau de plus de cent litres) il la monte et la pose sur la table où il est attendu. Ce que voyant, nos gendarmes, après avoir bu à la santé du délinquant, partirent en promettant de revenir … plus nombreux !
François CHARDON comprit lui aussi , qu’il ne pourrait longtemps échapper aux « sans-culottes ». Il partit donc avec son frère, sous un déguisement, pour la Savoie, puis celle-ci ayant été envahie pour les troupes révolutionnaires, pour Venise, ensuite pour Vérone, enfin pour Rome.
Comme leurs frères d’exil, ils subsistent petitement : culte, charité, leçons.
Quand tout à coup –ils sont à Rome, en 1796-1797, qu’apprennent-ils ? Une armée française traverse l’Italie du Nord, volant de victoire en victoire. A sa tête un général d’une jeunesse, d’un génie et d’un nom stupéfiant : Napoléon BONAPARTE. Et, qui plus est, le 31 juillet 1797, arrive à Rome l’ambassadeur de France envoyé auprès du Pape : Joseph BONAPARTE.
Quel excellent diplomate que Joseph ! Instruit, aimable, beau parleur, il se fait rétribuer somptueusement par ceux qui l’envoient, ce qui lui permet de s’installer et de recevoir de même. Et qu’il est compréhensif pour les solliciteurs !… Pour peu qu’ils sachent glisser dans le creux de sa main suffisamment…de diamants ! Les frères CHADON trouvèrent un secours dans le bienveillance de Joseph, qui se souvint, pour les obliger, de l’amitié de leur jeune frère Pierre.
Quand Joseph repart, dès janvier 1798, les temps sont encore terribles et troublés. Tantôt la paix religieuse semble se rétablir en France, tantôt recommencent les persécutions. Tout ambassadeur qu’il ait pu être, Joseph pourrait-il être un protecteur efficace quand Napoléon a été expédié en Egypte dès le moi de mai 1798 ? Et comment les CHARDON ignoreraient-ils encore, après six ans d’exil, qu’à coté des braves gendarmes qui les ont épargnés, Couches compte de terribles sans-culottes. En septembre 1792, quatre mois après la fuite des CHARDON, ces sans-culottes ont non seulement arrêté la voiture de quatre prêtres partant en exil avec des passeports en règle, mais bel et bien égorgé ces quatre malheureux.
Mais le 9 novembre 1799 Napoléon revient d’Egypte, le 9 novembre suivant il s’empare du pouvoir et se proclame Premier Consul. Un plébiscite l’approuve par plus de trois millions de voix contre moins de seize mille…
Un de ses premiers soins est de négocier avec le Pape un Concordat. « Une société sans religion, pense t-il, est comme un vaisseau sans boussole. Il n’y a que la religion qui donne à l’Etat un appui ferme et durable ».
En 1801, voici donc, après neuf ans d’exil, les CHARDON de retour. Jean-Baptiste se réinstalle dans sa paroisse de Montcenis, et François reparaît à Saint-Bérain. Il dispose à nouveau de la belle église…mais pas de la belle cure. Celle-ci a été vendue comme Bien National, et il a été entendu une fois pour toutes que les acquéreurs de Biens Nationaux ne seraient pas dépossédés.

Premier curé concordataire

C’est pourquoi le 15 avril 1803, François CHARDON quitta la paroisse de Saint-Bérain pour celle de Saint-Jean de Trézy : l’église est moins grande, la cure est plus modeste, mais les Foisons et sa famille tellement plus près !

En mai 1804 le Premier Consul devient Empereur.

Le 6 avril 1805, se rendant à Milan, Napoléon arrivait à Saint Léger sur Dheune dans la matinée. L’usine du Creusot y avait envoyé plusieurs canons d’un nouveau modèle, qui firent une décharge générale non prévue au programme, et qui effraya tant les chevaux du cortège que plusieurs attelages furent un moment en danger. Pendant qu’on réparait le désordre créé par cet incident, l’Empereur qui était descendu de voiture se fit présenter les notabilités. Parmi elles se trouvait le Curé de Saint Jean de Trézy , FRANCOIS CHARDON. A l’énoncé de son nom Napoléon (qui ne l’avait plus vu depuis vingt six ans) sembla rechercher dans ses souvenirs, puis s’étant rappelé, prit le prêtre à l’écart et eut avec lui un long entretien au cours duquel il lui offrit un évêché important : l’offre fut cependant déclinée. Le Curé accepta cependant d’être nommé Chapelain d’Honneur de sont Altesse Impériale le prince (puis Roi) Joseph –titre qui le laissa vivre en paix à Saint Jean de Trézy, mais avec une pension y afférente de 3000 livres de rente selon les uns, de 4000 voire de 6000 selon les autres, de toute manière somme énorme pour l’époque. Preuve authentique : on peut lire dans les registres paroissiaux de Saint-Bérain, au bas de l’acte de mariage de Mademoiselle de NEUVEZEL avec Monsieur JUILLET, à la date du 9 septembre 1805 cette signature : « CHARDON, prêtre desservant de Saint Jean de Trézy, Chapelain de son Altesse Impériale le prince Joseph ».
Les années passent. En 1811, la naissance du Roi de Rome semble promettre l’avenir à l’Empire. Mais en 1812 c’est la retraite de Russie et bientôt l’effondrement.
Napoléon abdique le 6 avril 1814. La France est envahie. Napoléon s’enfuit vers l’île d’Elbe. Joseph s’enfuit aussi. Le 19 avril il couche à Bourges puis il gagne Autun où il est accueilli par François CHARDON –geste qui ne mérite pas l’oubli.
François CHARDON mourut à Saint Jean le 30 octobre 1825 à l’âge de 69 ans. « Il fut selon ses dernières volontés (a écrit le curé Cordin) enterré dans le petit cimetière au milieu de ses paroissiens qu’il avait tant aimés ».

La tombe du curé CHARDON

Nous étions deux ou trois un soir de juillet 1986 près de la porte de l’église et de la pierre tombale perpendiculairement disposée en son milieu, dont tant de pas avaient effacé toute inscription, quand la lumière rasante, chère aux archéologues, fit apparaître au bon endroit :

Le RD
De CHARDON

Je n’en ai pas averti le maire, qui m’avait demandé ce récit pour le repas du 11 novembre 1985, et peut après cette tombe disparut sous la masse de ciment nécéssaire pour consolider l’entrée.
Mais on peut toujours se faire montrer à la Mairie, l’acte de décès signé par :
Son voisin Guy, instituteur
Son frère Pierre, Conseiller à la cour des comptes
(Suzanne Vidiani Foyer Saint François, 7 rue Dubois 21000 Dijon 80 66 53 90 Août 1990)

Bibliographie

J’ai utilisé principalement :
Le bulletin paroissial du curé CORDIN qui n’a été conservé ni par les héritiers de Gabrielle Pocheron, ni par l’évêché d’Autun.
Saint Bérain, par son curé l’abbé Ségaud 1905 (on y trouve en particulier l’épisode de la feuillette).
Autun, par le chanoine D Grivot 1967 (où l’on trouve des détails sur l’élève de 9 ans et son maître CHARDON).
Joseph Bonaparte par Bernard Nabonne 1949.
Ma famille paternelle Pocheron s’est installée derrière l’église au tout début du XIX siècle.
Suzanne VIDIANI née en 1906
Agrégée d’histoire en 1931
Chevalier de la Légion d’Honneur en 1967
Saint Jean de Trézy, le 7 Août 1990

François CHARDON, curé de Saint Jean de Trézy 1803-1825.
(Conférence prononcée par Mme Suzanne VIDIANI (née le 13 Août 1906 décédée le 18 Février 1996) professeur agrégée d’histoire, lors du repas des anciens le 11 novembre 1985, dans la salle des fêtes de Saint Jean de Trézy, à la demande du Maire Monsieur Daniel Gien)
François CHARDON est né en 1756, c’est à dire sous le règle de Louis XV, alors que, pour encore un peu de temps, la France était le premier pays d’Europe, d’une Europe où partout en s’efforçait de parler français. Hors d’Europe, elle possédait le Canada et la plus grande partie de l’Inde.
François CHARDON est né dans le hameau qu’on appelait alors « la Montagne de Couches » et qu’on appelle aujourd’hui « les Foisons ». C’est à dire tout près d’ici. Quand j’étais enfant, par les sentiers à travers prés et vignes, c’était à une demi heure de marche de Saint Jean.
Les parents de François CHARDON étaient des vignerons aisés : ils disposaient de bonnes terres et de nombreux bras robustes : ceux du père, bien sûr, ceux de ses valets, pauvres paysans chichement payés, ceux de ses quatre fils dont François était le second, qu’on mettait tôt à l’ouvrage. N’oublions pas quatre filles, dont une seule, chose rare alors, mourut avant d’atteindre l’age du mariage. Donc une famille aisée, travailleuse, solide.
Et ambitieuse aussi ! Les paysans, alors, c’était presque les neuf dixièmes de la population. Au dessus de ce Tiers Etat il y avait les ordres privilégiés : noblesse et clergé. La noblesse on ne pouvait viser si haut. Mais le clergé, non pas le haut clergé, évêques et archevêques, mais le bas clergé, la famille CHARDON y comptait déjà deux membres, l’un Claude CHARDON, curé de Saint Bérain, et, mieux encore, un autre oncle, celui-ci chanoine à Autun !
Curé, ce n’est pas un mauvais métier : pas d’enfant à élever, mais des neveux aux petits soins, car on se passait les cures d’oncle à neveu, les servantes ne coûtaient pas cher, une bonne maison : la cure. Cette de Saint-Jean, derrière son jardin, avait une petite vigne, et dans ce jardin il y a toujours une « pêcherie » -mare d’eau vive où le curé mettait en réserve les poissons qu’on lui offrait. La messe, les vêpres, c’était moins fatigant que la culture, et les plus pauvres cultivateurs devaient payer à leur curé la dîme, c’est à dire le dixième de leur récole (il est vrai que le haut clergé en confisquait une partie pour lui). Camille PERRICAUDET, petit fils de mon oncle Lazare POHERON, possède une « livre de raison » où l’un de nos arrières grand-pères (peut être celui aux vingt sept enfants –avec deux épouses) a bien consigné la dîme qu’il payait et aussi la forte pension à Autun que lui coûtait les études de son fils Sébastien, futur curé un peu plus âgé que notre François CHARDON. Pour celui-ci, ses études et celles de ses frères, furent presque gratuite : l’oncle chanoine à Autun y pourvut.
Avant l’entrée des deux aînés au séminaire les études des fils CHARDON se déroulèrent dans ce beau bâtiment terminé peu auparavant par les Jésuites, dont vous avez sans doute admiré, au fond du Champ de Mars, la longue grille récemment redorée, aujourd’hui lycée d’Autun sous le nom inattendu autant que prestigieux de Lycée Bonaparte.
Quel sort a réuni sous ce même toit François CHARDON né chez nous en 1756 et Napoléon né en Corse en 1769 ?
Réponse : c’est le mauvais sort de la France et de Louis XV. La guerre de sept ans se termine par le malheureux traité de Paris ; L’Angleterre nous prend Canada et Inde. Frédéric II roi de Prusse s’est montré l’égal des plus grands militaires de tous les temps, et Louis XV a perdu tout son prestige.
Pour lui en redonner quelque peu, se ministres lui suggèrent deux mesures :
Première mesure : chasser de France les Jésuites, que détestent les Voltaire, Rousseau et autres philosophes qui dirigent l’opinion. Mais il faut les remplacer partout où ils enseignaient. C’est ainsi que le très estimable évêque d’Autun, Monseigneur de MARBEUF, à peine François CHARDON ordonné prêtre, fait de lui, à la rentrée scolaire de 1778, un professeur au collège d’Autun.
Deuxième mesure : acheter aux Gênois, qui n’en viennent pas à bout, cette île de CORSE, déjà peuplée d’indépendantistes. Ainsi fût fait. Mais en plus de l’argent envoyé au Gênois, des troupes furent envoyées dans l’île. Les corses eurent beau se sauver dans leurs montagnes –même cette jeune madame Laetitia, enceinte de Napoléon, qui s’enfuit à cheval –ils ne purent tenir tête. Le mari de cette madame Laetitia, le noble (les nobles corses ne portent pas la particule) Charles BONAPARTE, bel homme élégant, intelligent, instruit (il avait fait ses études de droit, et ô rareté dans l’île, il parlait français) ce Charles BONAPARTE, donc se dit qu’il était plus avantageux de se comporter, comme nous dirions, en collabo.
Le voici donc qui fait sa cour à Monseigneur de MARBEUF, non pas celui d’Autun, mais son oncle, que Louis XVI a nommé gouverneur de Corse.
Au bout de quelque temps, Charles BONAPARTE est doublement récompensé. Le MARBEUF de Corse l’envoie à Versailles comme représentant de la noblesse corse. Le MARBEUF d’Autun gratifie son fils aîné, Joseph, d’une bourse au collège d’Autun.
C’est ainsi que le 15 décembre 1778 Charles BONAPARTE s’embarque à Ajaccio avec quelques autres corses, dont Joseph bien entend, et Napoléon par dessus le marché.
Direction Versailles. Première étape Autun : ils y arrivent le 30 décembre 1778. Charles dépose au collège Joseph, qui a onze ans, et, tant qu’à faire, y laisse également Napoléon, qui a neuf ans et demi. Et lui même repart sur l’heure pour Versailles.
Les pauvrets s’entendent bien. C’est à dire que Joseph qui est intelligent et gentil, obéit toujours à Napoléon qui es très intelligent et très autoritaire. Je dis les pauvrets, car ils ne savent pas un mot de français. Monseigneur de MARBEUF désigne, pour leur apprendre cette langue, l’abbé François CHARDON.
Bien entendu, par la suite, on a demandé à l’abbé comment les choses d’étaient passées avec Napoléon. Et voici un peu ce qu’il écrivit : « il ne s’amusait avec personne et se promenait ordinairement seul, ayant pour ainsi dire l’air de calculer l’avenir…Il avait beaucoup de dispositions, comprenant et apprenant facilement. Quand je lui donnais une leçon, il fixait sur moi ses regards, bouche béante. Cherchais-je à récapituler ce que je venais de dire, il n’écoutait plus, et si je lui en faisais des reproches, il me répondait avec un air froid, on pouvait même dire impérieux : Monsieur, je le sais ».
A Versailles, de son coté, Charles BONAPARTE, non seulement salue Louis XVI en grande cérémonie mais s’en va dans les bureaux plaider sa cause de pauvre gentilhomme corse tout dévoué au Roi, mais surchargé d’enfants….et il finit par obtenir pour Napoléon ou bourse à l’école militaire de Brienne.
A peine la nouvelle parvenue à Autun, un autre bénéficiaire se charge d’y emmener, en même temps que son propre fis, ce petit BONAPARTE.
Départ le 21 avril 1779.
En moins que quatre mois, Napoléon a appris à faire librement la conversation et même de petits thèmes et de petites versions.
Toute sa vie, on lui a reproché de mal prononcer le français. Mais cet accent « corse » n’était-il pas aussi un peu « bourguignon » ?
Quant à Joseph, dont Napoléon fera plus tard un Roi, il demeure quatre ans au collège d’Autun. Il a le même age que Pierre, le plus jeune des fils CHARDON et ses vacances, il les passe à la « montagne de Couches », où il est cordialement reçu.
Imaginons-le accompagnant un membre de cette famille en visite chez l’oncle curé de Saint-Bérain, il a alors forcément traversé notre Saint-Jean.
Le frère aîné de François, Jean-Baptiste, est devenu curé. François, en 1781, devient vicaire d’abord à Villers La Faye, puis à Montcenis dont son frère était alors curé.
Le 13 octobre 1787, il fut pourvu de la cure de Saint-Bérain par suite de la démission que fit en sa faveur son oncle appelé à un canonicat de la collégiale de Couches.
C’est d’une bien belle cure que François CHARDON se voit pourvu à trente et un ans ! A cette époque, Saint-Bérain et Perreuil ne forment qu’une seule et même paroisse. L’église est cette belle basilique hélas à demi détruite aujourd’hui, qui se dresse dans le cimetière de Saint-Bérain. La cure se trouvait à Etevoux. Quand on se rend de Saint-Jean à Perreuil, on aperçoit un clocheton longtemps demeuré sans cloche. Il surmontait la chapelle de la cure, laquelle se trouvait à gauche d’une vaste cour. Une belle maison, qu’accompagnaient probablement quelques terres cultivables.
Octobre 1787 ! Et moins d’un an après, comme tous les curés de France, François CHARDON monte en chaire, d’ordre du Roi, pour annoncer au nom de celui-ci, qu’il vient de convoquer les Etats Généraux, lesquels le l’avaient pas été depuis Louis XIII en 1614 !
Louis XVI dont les caisses sont plus que vide, ne peut mieux faire que de demander à ses sujets de les remplir.
Hélas, l’évêque d’Autun que François CHARDON s’en va docilement élire n’est plus le digne MARBEUF, promu « primat des gaules », c’est à dire archevêque de LYON, mais TALLEYRAND qui commence ainsi une longue carrière politique, où il se rendra célèbre autant par son génie que par sa fourberie et sa malhonnêteté.
A peine élu, les énormes sommes manquantes, TALLEYRAND propose de les prendre à la plus énorme fortune de France : les biens du Clergé. Voici bien plus de mille ans que tous les bons chrétiens donnent ou lèguent à l’Eglise de quoi payer les prières qui les feront entrer vite et bien au paradis. Tout cela, les Etats Généraux, devenus Assemblée Constituante le confisque sous le nom de Bien Nationaux.
Donc double réussite : de l’argent pour le roi sans en prendre à personne, et moins de religion pour le peuple qui n’en a pas tant besoin, comme on pense en ce siècle « éclairé ».
Mais non, hélas, double échec.
Pour vendre, il faut des acheteurs. Or les nobles qui sont riches, émigrent, le clergé est habitué à recevoir et non à payer, et le Tiers Etat n’a pas assez d’argent et trop de religion.
Et pour ce qui est de diminuer la religion on demande à tous ces prêtres de prêter serment au Roi et à la Loi, mais pas au Pape. Les plus honnêtes s’y refusent, comme François CHARDON dont Madame GOUGLER (de Perreuil) a eu le mérite de retrouver le serment, dont voici la fin :
« Ce jourd’hui, le 27 février 1791, nous, Lazare Pocheron, maire, François DUHESNE, François MERLE, officiers municipaux (et quelques autres)…nous sommes rendus à la messe paroissiale de Saint-Bérain, à l’issue de laquelle mon dit sieur François CHARDON, fonctionnaire public, s’est présenté au devant de l’autelle principalle » et en celle des ficèles assemblés, a prêté serment avec réserve, savoir : il a juré de veiller avec foi sur les ficèles de la paroisse qui lui est confiée dans tout ce qui, au jugement de l’Eglise, sera déclaré conforme à la religion catholique, apostolique et romaine dans laquelle il veut vivre et mourir ».
Après ce serment, qui n’était pas du tout celui qui était exigé par la constitution, François CHARDON resta encore deux ans dans sa paroisse. Mais peu à peu, les difficultés devenant de plus en plus grandes, il se retira pour se cacher dans sa propre maison, aux Foisons. C’est là – et maintenant je recopie ligne pour ligne ce que le curé de Sain-Bérain, SEGAUD, a publié en 1905 – qu’un jour deux gendarmes de Couches se présentèrent dans sa maison pour se saisir de sa personne et l’emmener en prison. Monsieur CHARDON, d’après un récit digne de foi qui nous a été fait, reçut très aimablement ses deux visiteurs. « C’est entendu, je vais vous suivre, leur dit-il, mais auparavant (vieille coutume bourguignonne) nous allons trinquer ensemble ». Il descend à sa cave, et saisissant une feuillette à pleins bras il la monta pour la poser sur la table de la chambre où on l’attendait . Ce que voyant, nos deux gendarmes, après avoir bu à la santé du délinquant, partirent en promettant de revenir une autre fois. Ils avaient compris que, vu la force peu ordinaire de François CHARDON, ils auraient fort à faire !
François CHARDON comprit aussi après le départ de ses deux visiteurs, qu’il ne pourrait échapper bien longtemps à la recherche des « sans-culottes ». Il partit donc avec son frère Jean-Baptiste, sous un déguisement, pour la Savoie, puis celle-ci ayant été envahie pour les troupes révolutionnaires, pour Venise un an ou deux, pour Vérone a peu près le même temps. Enfin pour Rome.
Comme leurs frères d’exil, ils survivent comme ils peuvent : culte, charité, leçons. Quelle tristesse d’être si loin des leurs et de savoir qu’en France tout va si mal !
Quand tout à coup –ils sont à Rome, en 1796-1797, qu’apprennent-ils ? Une armée française traverse l’Italie du Nord, volant de victoire en victoire. A sa tête un général d’une jeunesse, d’un génie et d’un nom stupéfiant : Napoléon BONAPARTE. Et, qui plus est, le 31 juillet 1797, arrive à Rome l’ambassadeur de France envoyé auprès du Pape : Joseph BONAPARTE.
Quel excellent diplomate que Joseph ! Instruit, aimable, beau parleur, il se fait rétribuer somptueusement par ceux qui l’envoient, ce qui lui permet de s’installer et de recevoir de même. Et qu’il est compréhensif pour les solliciteurs !… Pour peu qu’ils sachent glisser dans le creux de sa main suffisamment…de diamants ! Les frères CHADON trouvèrent un secours dans le bienveillance de Joseph, qui se souvint, pour les obliger, de l’amitié de leur jeune frère Pierre.
Quand Joseph repart, dès janvier 1798, les temps sont encore terribles et troublés. Tantôt la paix religieuse semble se rétablir en France, tantôt recommencent les persécutions. Tout ambassadeur qu’il ait pu être, Joseph pourrait-il être un protecteur efficace quand Napoléon a été expédié en Egypte dès le moi de mai 1798 ? Et comment les CHARDON ignoreraient-ils encore, après six ans d’exil, qu’à coté des braves gendarmes qui les ont épargnés, Couches compte de terribles sans-culottes. En septembre 1792, quatre mois après la fuite des CHARDON, ces sans-culottes ont non seulement arrêté la voiture de quatre prêtres partant en exil avec des passeports en règle, mais bel et bien égorgé ces quatre malheureux.
Mais le 9 novembre 1799 Napoléon revient d’Egypte, le 9 novembre suivant il s’empare du pouvoir et se proclame Premier Consul. Un plébiscite l’approuve par plus de trois millions de voix contre moins de seize mille…
Un de ses premiers soins est de négocier avec le Pape un Concordat. « Une société sans religion, pense t-il, est comme un vaisseau sans boussole. Il n’y a que la religion qui donne à l’Etat un appui ferme et durable ».
En 1801, voici donc, après neuf ans d’exil, les CHARDON de retour. Jean-Baptiste se réinstalle dans sa paroisse de Montcenis, et François reparaît à Saint-Bérain. Il dispose à nouveau de la belle église…mais pas de la belle cure. Celle-ci a été vendue comme Bien National, et il a été entendu une fois pour toutes que les acquéreurs de Biens Nationaux ne seraient pas dépossédés.
C’est pourquoi le 15 avril 1803, François CHARDON quitta la paroisse de Saint-Bérain pour celle de Saint-Jean de Trézy : l’église est moins grande, la cure est plus modeste, mais les Foisons et sa famille tellement plus près !
En mai 1804 le Premier Consul devient Empereur.
Le 6 avril 1805, se rendant à Milan, Napoléon arrivait à Saint Léger sur Dheune dans la matinée. L’usine du Creusot y avait envoyé plusieurs canons d’un nouveau modèle, qui firent une décharge générale non prévue au programme, et qui effraya tant les chevaux du cortège que plusieurs attelages furent un moment en danger. Pendant qu’on réparait le désordre créé par cet incident, l’Empereur qui était descendu de voiture se fit présenter les notabilités. Parmi elles se trouvait le Curé de Saint Jean de Trézy , FRANCOIS CHARDON. A l’énoncé de son nom Napoléon (qui ne l’avait plus vu depuis vingt six ans) sembla rechercher dans ses souvenirs, puis s’étant rappelé, prit le prêtre à l’écart et eut avec lui un long entretien au cours duquel il lui offrit un évêché important : l’offre fut cependant déclinée. Le Curé accepta cependant d’être nommé Chapelain d’Honneur de sont Altesse Impériale le prince (puis Roi) Joseph –titre qui le laissa vivre en paix à Saint Jean de Trézy, mais avec une pension y afférente de 3000 livres de rente selon les uns, de 4000 voire de 6000 selon les autres, de toute manière somme énorme pour l’époque. Preuve authentique : on peut lire dans les registres paroissiaux de Saint-Bérain, au bas de l’acte de mariage de Mademoiselle de NEUVEZEL avec Monsieur JUILLET, à la date du 9 septembre 1805 cette signature : « CHARDON, prêtre desservant de Saint Jean de Trézy, Chapelain de son Altesse Impériale le prince Joseph ».
Les années passent. En 1811, la naissance du Roi de Rome semble promettre l’avenir à l’Empire. Mais en 1812 c’est la retraite de Russie et bientôt l’effondrement.
Napoléon abdique le 6 avril 1814. La France est envahie. Napoléon s’enfuit vers l’île d’Elbe. Joseph s’enfuit aussi. Le 19 avril il couche à Bourges puis il gagne Autun où il est accueilli par François CHARDON –geste qui ne mérite pas l’oubli.
François CHARDON mourut à Saint Jean le 30 octobre 1825 à l’âge de 69 ans. « Il fut selon ses dernières volontés (a écrit le curé Cordin) enterré dans le petit cimetière au milieu de ses paroissiens qu’il avait tant aimés ».
Mais où est donc sa tombe sur laquelle a dû être gravée, outre ses noms et prénom, le titre décerné aux anciens réfractaires : « Confesseur de la foi ».
(Suzanne Vidiani Foyer Saint François, 7 rue Dubois 21000 Dijon 80 66 53 90 Octobre 1985)

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